Consommation et commercialisation
des fromages au lait de brebis.

L'Autoconsommation - La Commercialisation - Les Fruitières


L'Autoconsommation …

Le troupeau ovin a été, autrefois, la principale ressource des populations alpines. l'AVERE, qui désigne en patois des Hautes Alpes le troupeau ovin, signifie l'avoir, la ressource essentielle …
On trouve mention dans le recueil périodique des archives des Hautes Alpes de l'avere provincialis, le mouton de Provence dans un document de 1345 : " … dès une époque fort reculée se rendaient l'été dans les montagnes des Hautes Alpes où on les rencontre en 1172 ".
Bertrand BONNIN, de l'Université de Grenoble, dans son article intitulé " L'élevage dans les hautes terres dauphinoises au XVIIe et XVIIe siècle " nous confirme cette importance dans l'alimentation.
" Dans les hautes terres dauphinoises au XVII et XVIII siècle, la présence de troupeaux ovins permettent de couvrir les besoins locaux en produits laitiers et en laine. Ils permettent de combler la faiblesse de la production des autres subsistances, même les grains, par la consommation importante du fromage."

En basse Provence, au XVIIe siècle, comme nous le montre l'étude du livre de raison de Trophime de Mandon, gentilhomme arlésien (1595-1674), réalisée par Sylvie-Noelle Fabarez pour son sujet de maîtrise (mémoire d'une vie au 17e), " les fromages constituaient un appoint de ressources. C'était un produit destiné à la consommation ménagère. On écoulait seulement les excédents au prix qu'il se vendra au marché de samedi ".

La production fromagère est donc d'abord autoconsommée .Elle s'est mise en place et développée, comme l'écrit le CETTAL dans son inventaire des techniques fromagères en région PACA de 1989, dans un cadre d'autarcie familiale. Les excédents laitiers sont destinés à la vente locale et même à l'exportation vers les grandes villes. Dans le Queyras, on fabriquait du fromage pour la consommation dominicale nous dit Albert Austide dans son ouvrage "La Route Réinventée", mais l'ensemble de la récolte laitière était destinée à la commercialisation en Provence notamment.

Si les fromages dans les hautes vallées tenaient la première place dans le régime alimentaire, l'alimentation provençale était pauvre en produits laitiers. Pendant longtemps seuls les nobles et les bourgeois achetaient du fromage. La population paysanne dans toute la Provence consommait principalement, au moins jusqu'au XIX ème siècle des céréales, des légumes avec un assaisonnement à l'huile d'olive. Pour les plus pauvres, le plus souvent préparés en soupe, accompagné de pain.
Le lait de brebis était aussi directement consommé. Albert Austide, nous dit : " dans le Queyras, jusqu'au début du XX ème siècle, le lait de brebis, très gras, était réservé à la consommation familiale ; il permettait de réaliser les fameuses poutilles, soupe de farine abondamment arrosée de lait de brebis que l'on consommait matin et soir et dans laquelle on trempait le pain dur, au préalable émietté grâce au chanestro".


La Commercialisation …

Plusieurs documents montrent que la commercialisation des fromages a donné lieu au cours des époques et dans différents endroits à une activité plus ou moins intense. Selon l'historien Louis STOUFF, Avignon apparaît comme un haut lieu de la commercialisation du fromage hors de la région, à l'époque du moyen âge .
Il raconte qu' au XIII ème siècle, les statuts d'Avignon réglementent la fabrication du fromage et que lorsqu'on donne un troupeau en mégerie, le contrat prévoit un certain mode de partage des fromages. " Le fromage donne lieu à un commerce assez intense. Certaines zones écoulent leur production vers les villes. La chaîne des Alpilles favorable à l'élevage des chèvres et des brebis , vend ses produit à Arles. Les Alpes envoient les leurs en Basse-Provence : au péage de Valensole passent des gens de Seyne, de Barcelonnette, qui descendent des fromages de Haute Provence, des habitants d'Aix, de Marseille et de Meyrargues, qui sont allés en chercher "

Ce commerce n'a cessé de se poursuivre. Au XIX ème, " A Aiguilles - dans le Queyras - s'était formée une compagnie qui faisait le commerce du fromage. Cette compagnie avait à Avignon son principal entrepôt et des correspondants qui expédiaient le fromage pour Toulon, Marseille, Montpellier, Perpignan. Cette compagnie fonctionne encore au cours du XIX ème siècle, et son activité s'achève à la fin du XIXe siècle… " nous informe Henry TIVOT dans son livre " La vie privée dans les Hautes Alpes vers le milieu du XIX ème siècle ".

On le voit d'après les documents, les queyrassins se spécialisent très tôt dans le commerce du fromage. Mais aussi ajoute Albert Austide dans celui du beurre et du lait .Cette activité nous dit-il perdure jusqu'au XX ème siècle .Le témoignage de Oscar GARCIN qu'il recueille est intéressant. Ce commerçant du Queyras raconte ses débuts : " Je partais dans les campagnes, une pleine corbeille de beurres et fromages,… et je ne sais plus quoi … Une balance romaine, un couteau, une serviette pour essuyer le couteau bien sûr, et puis une enveloppe pour mettre sur la corbeille. On partait chargé, c'était pénible…Mais quand j'ai commencé, je ne connaissais pas Marseille, ni le nom des fromages, à part la tomme et le bleu du Queyras ! … On allait dans les banlieues de Marseille.., mais on allait pas jusqu'à Allauch car il y avait l'octroi et il fallait un passe : c'était compliqué ! … C'était dans les années 20, juste après la guerre .".
Albert Austide précise que cette commercialisation se faisait sous forme de tommes. Les femmes fabriquaient chez elle en hiver, les tommes fraîches ou sèches " et à partir du XIX ème siècle, un fromage bleu, assez proche du Bleu de Bresse.
Une partie de cette production pouvait également être vendue directement dans les campagnes de Provence par les marchands colporteurs. Quant au beurre, fabriqué exclusivement avec du lait de vache, il était vendu chaque semaine dans les bourgs voisins par les beurriers. C'est déjà ce que précise le curé Albert à la fin du XVIII ème siècle. ".

Notons que selon les auteurs des " Annales Des Alpes ", il semble qu'avant la révolution, il n'existe pas dans les Alpes de véritable commerce d'exportation des produits fabriqués avec le lait." Nous sommes assez surpris de cette hypothèse qui va à l'encontre des recherches d'un certain nombre d'historiens. Peut-être faut-il voir dans le mot exportation le sens que nos économistes lui accordent aujourd'hui.

La vente de fromage sert aussi à financer les mouvements de transhumance, comme le montre cet exemple des brebis laitières du Briançonnais à la fin du XIX ème siècle, cité par F. BRIOT " … pour réunir les avantages des produits laitiers et de l'agnelage, il s'est formé dans le Briançonnais des sociétés qui conduisent hiverner leurs brebis en Italie. Les sociétaires émigrent à la Toussaint, louent des pâturages dans les environs de Turin et font pacager leurs brebis jusqu'à noël. Ces sociétés se composent de 5 à 6 membres, ils emmènent chacun environ 100 brebis. Leur travail :

· faucher jusqu'à Noël pour faire provision de fourrage
· soigner le troupeau
· fabriquer des fromages et du SERAI que l'on vent au jour le jour à Turin

une brebis produit, en fromage et en séraï : 9 francs… "



En dehors des conditions de production, le lieu de commercialisation influait bien souvent les techniques de fabrication :


Les exploitations autour des zones urbaines proposaient des fromages frais qui se consommaient rapidement telles que les brousses du Var à Toulon ou les brousses et des tomes à Nice.


Les fromages fabriquées en montagne qui étaient commercialisés en plaine voire exportés - on entend ici par exportation la vente hors de la région de production - se présentaient sous forme de grosse tomme pour permettre la conservation.


Les fromages fabriqués durant les mouvements de transhumance servaient à la financer.


Selon le CETTAL, certaines exploitations étaient spécialisées dans la production fromagère, en ce qui concerne le fromage de brebis : celles de la brousse du Var, du fromage de Tende et du Banon .



Les fruitières …

Les producteurs se sont aussi à une époque organisés en coopératives locales : les fruitières. D'après Madame MEYER-MOYNE, La première fruitière dans le Queyras date de 1830, à Arvieux : c'est la fruitière de Rochebrune, fondée par MM. Simond et Toy-Riand. Le lait était acheté dans 30 hameaux du village et le fromage bleu fabriqué était affiné dans les caves de Ville Vieille.

Les fruitières évoquent surtout, que ce soit pour les habitants actuels ou dans la littérature, le lait de vache.
Il est vrai que l'installation des fruitières correspond à une époque où les troupeaux de vaches avaient peu à peu remplacé les troupeaux de brebis.
Pourtant, cet élevage ovin traditionnel a été perpétué et bien que quantitativement minoritaire, le lait de brebis est toujours resté plus apprécié, comme le montre cet extrait de l'étude sur l'économie pastorale des Hautes Alpes de F. BRIOT en 1884 :
" …Les tomes provenant des fruitières de fromages bleus sont les plus estimées parce que dans ces fromageries, la séparation est faite avec soin entre le lait de vache et celui de brebis. Le fabricant paie la lait de brebis 100 à 120 F par 100 kg de fromage et 95 à 100 F les produits de lait mélangé… "

Dans le Queyras, chaque hameau avait sa fruitière, comme le raconte Blanche DAO-LENA, mémoire vivante du village d'Aiguilles : " il y en avait partout dans tous les petits hameaux, chaque hameau avait sa fruitière, dans le Queyras et à Aiguilles. La fruitière d'Aiguilles se trouvait à l'emplacement de l'épicerie actuelle l'Ancolie. Il y en avait une autre sur la route de l'église : les fromages fabriqués étaient collectés par la fromagerie Gravier, de Briançon. Le petit lait était conduit en contrebas, où il y avait un élevage de cochons. Le petit lait du beurre, lui, servait à faire des brousses… Au début du siècle, une femme qui était sur place fabriquait du beurre, du bleu et de la brousse qui étaient récupérés par la laiterie Gravier. Les burriaïres transportaient le beurre et le fromage vers Marseille. Les gens qui partaient d'ici devenaient la plupart crémiers en ville. Cela a duré jusqu'à la guerre de 14… "

Henry TIVOT évoque aussi les fruitières dans le Queyras et le Champsaur : " En mai 1887, ouvertures de fruitières (Orcières, Chabottes, Ristolas) …. Excellents résultats aux trois derniers exercices, nos vingt sociétaires hivernaient en général 600 moutons ou brebis … "

Le CETTAL nous donne une explication sur la fermeture de ces fruitières dans les Hautes Alpes : " Il y a eu cependant quelques essais de transformation fromagère en commun, notamment dans les Hautes Alpes et les Alpes Maritimes.
En région PACA, il existait de nombreuses fruitières dans le Queyras, le Champsaur et le Briançonnais avant la 2ème guerre mondiale.
Dans le Briançonnais, les fruitières, comme celles du Queyras semblent avoir disparu avec le développement du ramassage par Nestlé au cours des années 30.
Chaque hameau dans le Queyras possédait sa fruitière. Ces fruitières ont disparus à la première guerre mondiale. En 1928, c'est le tour de la fruitière de Souliers, en 1939, celle de Valpreveyre qui ferme ses portes.
Celle-ci fabriquait du bleu de vache et du bleu de brebis (90 à 100 litres de lait par jour) … "


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